Le faubourg Saint-Louis, chronique d’une disparition

Je vous avais promis une suite à mon billet «apocalyptique». La voici, histoire de terminer en beauté.

Entrevue avec Réjean Lemoine, historien et chroniqueur urbain qui a accepté de partager avec moi ses connaissances au sujet du faubourg Saint-Louis (quartier résidentiel qui existait jadis sur la colline Parlementaire).

Duchesse de la colline : Pouvez-vous me parler des débuts du faubourg Saint-Louis? Quand sont arrivés ses premiers habitants? Pourquoi sont-ils venus s’y installer?

Réjean Lemoine : Au début du XIXe siècle, la ville de Québec, c’est-à-dire à l’intérieur des murs, était devenue trop populeuse et propice aux épidémies, le choléra par exemple. Les gens commencèrent à s’installer dans les divers faubourgs de la ville, soit Saint-Jean-Baptiste, Saint-Roch et Saint-Louis. Les deux premiers étaient les plus denses, en raison notamment des industries qui y étaient concentrées. Le faubourg Saint-Louis s’est développé plus lentement en raison de la présence militaire importante dans le secteur; à l’époque, passé la porte Saint-Louis, on ne parle pas de réelle densité, c’était plutôt la campagne.

D. C. : Donc ce n’était pas un quartier «huppé», à l’époque?

R.L. : Non, on était plutôt dans la continuité de la trame du faubourg Saint-Jean-Baptiste. Il faut savoir qu’à l’époque, le boulevard René-Lévesque n’existait pas encore. Un des problèmes majeurs des résidents de l’époque était la difficulté d’accéder à l’eau potable. Le système d’aqueduc (par gravité) et la monopolisation de l’eau par les industries de la basse-ville faisaient en sorte que l’eau devait être rationnée dans le faubourg Saint-Louis. À un point tel qu’un beau jour, les résidents arrêtèrent de payer leurs taxes, puisqu’ils ne pouvaient pas prendre leur bain!

D. C. : Y a-t-il eu des points tournants dans l’histoire du faubourg Saint-Louis?

R. L. : La construction du Parlement, aux alentour de 1880, fut l’un de ces points tournants. À partir de ce moment, des notables vinrent s’établir autour du nouvel édifice; il est intéressant de voir, sur les photographies d’époque, le parlement être entouré par des constructions résidentielles.

Le deuxième point tournant, c’est la création du parc des Champs-de-bataille, les plaines d’Abraham, en 1908. Ce parc vient donner énormément de prestige au secteur, qui devient tout d’un coup très convoité; les édifices Art déco, comme le Claridge et le Saint-Louis, érigés peu de temps après, témoignent d’ailleurs d’un style de vie «à la new-yorkaise» que les plus nantis venaient chercher à proximité des plaines.

D. C.: Comment se fait-il que le faubourg Saint-Louis ait aujourd’hui disparu?

R. L. : Avec les années 60 et la révolution tranquille, on veut concentrer toute la fonction administrative de l’État sur la colline, mais il y a un effet domino : avec l’afflux de travailleurs, les rues qui mènent à la colline ne suffisent plus et on doit démolir afin de les agrandir (Dufferin-Montmorency et Saint-Cyrille). Pratiquement toutes les maisons du secteur sont rasées pour faire place aux édifices et aux nouvelles routes. D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’à l’époque, personne ne voulait vivre en ville à moins d’y être obligé, c’était l’âge d’or de la maison de banlieue avec piscine, bbq et «carpote».

En 1976, avec l’arrivée au pouvoir du Parti québécois, on freine l’élan de démolition et on commence à réfléchir à la mixité en aménagement urbain; c’est à ce moment que fut créée la Corporation d’aménagement du Couvent Bon-Pasteur, donnant naissance à sept coopératives d’habitation dans un ancien complexe religieux sauvé de la démolition.

Merci beaucoup M. Lemoine!

 

C’est ici que je tire ma révérence. J’aimerais, pour terminer, vous inviter à investir la colline Parlementaire. Car si elle est, pour ses résidents, un espace habité des mille et un détails du quotidien, elle est aussi éminemment populaire. Populaire dans le sens de fête, dans le sens de marche, dans le sens de sport, dans le sens de manifestation. Dans le sens de grande roue, de rumeur de la foule, dans le sens de rassemblement. Peu importe le sens, elle est à nous.

Claudine Boucher, Duchesse de la Colline parlementaire 2013

Claudine Boucher, duchesse de la colline Parlementaire 2013

Photo : Anne-Marie Bouchard