Petite Québec

Au sortir de l’adolescence, j’habitais à Lévis, et je me suis mise à prendre le traversier deux fois par jour pour aller à l’école. Tous les jours, les yeux dans ceux du fleuve, je te retrouvais, je te quittais. J’ai fini par penser que c’était ça l’amour, j’imagine.

Il y avait eu ce garçon, t’en souviens-tu?, qui m’avait dit en venant me reconduire à mon bateau à la fin d’une belle soirée d’été :  « c’est sûr qu’en voyant le château comme ça tout le temps, tu t’es mis à penser que t’étais la princesse. »

Quand les glaces figent et qu’y faut que les moteurs cassent toute pour bouger, dans le fracas des eaux et des petites banquises qui brisent, je te trouve tout le temps belle, majestueuse dans le grand frette, comme une genre de reine de l’hiver, du fleuve, des destins, comme si t’étais le générique de mon film de Noël. Tu me donnes envie de patiner, d’avoir des flocons dans les cils, d’écrire des petits poèmes dans la buée des vitres de mon appart mal isolé, tu me donnes envie de frencher en dessous de mon capuchon et de réchauffer ma main dans la mitaine d’un gars.

Tu réussis tout le temps à me faire croire qu’y va m’arriver quelque chose de beau. Quelque chose de sublime.

Quand tu sens bon le café fraîchement torréfié, dans toute la rue.

Quand t’es nue à cinq heures du matin, dans le bleu de la fin de la fête, avec tes petits yeux, ta petite brume et ton air de pas y toucher.

Quand tu me fais apparaître quelqu’un que j’aime en tournant le coin de la rue. Presque tous les jours. Presque trop souvent.

Quand tu me caches loin de tout le monde que je veux pas voir. Juste quand c’est grave, que je suis trop malade ou trop fatiguée, ou que j’ai un vrai chagrin à guérir.

Quand tu te vires sur la tête les nuits de juillet, pour rien, parce qu’y fait trop chaud, trop humide depuis trop de jours, qu’y a de la musique partout, que le monde a le goût de crier.

Quand tu me livres mon panier bio dans une de tes cours secrètes, avec tes loupiotes, ton bouillon de poulet chaud dans un verre en carton et une petite neige fine pour finir l’image.

Quand tu donnes assez de soleil à mon carré de jardin communautaire pour que je puisse cueillir des fèves, des carottes, du basilic, de la lavande, des navets, de la mélisse, de la sauge, une courge spaghetti, des radis, des cerises de terre, des poireaux, du thym, du romarin.

Quand tu fais ça, je t’aime tellement.

Quand tu clignotes, que tes rues se vident de ses autos, et que le bruit des machines qui grondent jusqu’au petit matin, à gosser tous les bords de mon intersection, se mélange à mes rêves, j’ai comme une étrange sensation de grande paix  -  tu fais du bruit, mais je me sens chez nous, comme quand je m’endormais petite sur la poitrine de mon père et que les adultes continuaient de faire le party.

Et quand je reviens.

Comme avec le traversier de mon adolescence, mais de plus loin.

Quand je peux te regarder d’ailleurs, de Montréal, de Paris ou d’Hanoï, et m’ennuyer de ton odeur, de tes manies, de ta chaleur de village.

Quand ça fait tout ce temps-là, par exemple, que je cherche dans tes rues, tes bars, tes cafés, tes théâtres, tes librairies, tes terrasses, tes piscines, tes épiceries, un amour qui se peut, qui serait pas juste toi et moi, qui serait aussi, genre, un beau grand gars qui me prendrait dans ses bras…

Je t’aime encore, là. Mais je te trouve un peu petite.

 

Véronique Côté